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Caroline Bach
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| "Le charme fascinant qu'exerce une collection réside en ce peu qu'elle révèle et en ce peu qu'elle cache de l'élan secret qui a conduit à la créer." Italo Calvino, Collection de sable, 1974.
Le Musée sentimental |
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L'atelier-cabinet Ecrire sur les Collections photographiques de Caroline Bach m'amène tout naturellement à dresser l'inventaire de la "collection" d'objets plutôt hétéroclites qui m'entoure, disséminée sur ma table de travail et les étagères remplies de livres de poches : une graine Cocomandjalou offerte par A-M. (la petite notice pliée en quatre et froissée qui l'accompagne précise que "cette graine porte-bonheur se porte généralement autour du cou, protégeant de la paralysie. Egalement ingrédient de base pour une décoction curative contre l'asthme, cette graine se chauffe étonnamment [sic] lorsqu'on la frotte.") ; une petite médaille religieuse en argent (le type même de "bondieuserie", datant probablement du début du XXe s., que j'aurais détestée il y a quelques années !...) sur laquelle est gravé en castillan "Santo Cristo de Peira", conservée dans son emballage d'origine qui porte ces mentions manuscrites, rédigées cette fois en catalan : " |
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San Crist de Piera, 1.200 pesetas" ; un bloc de ciment volé sur un trottoir de Lisbonne en chantier dans lequel sont enchâssées cinq minuscules pavés blancs ; un il en plastique mou "boule de neige" acheté à Munich ; une petite vache en métal bosselée, à la peinture écaillée, dont le ventre troué accueillait autrefois un bouchon de liège, achetée par un ami dans une brocante de Brooklyn ; deux appareils photo détectives de type "box" posés près des polars ; un moulage en plâtre de ma dentition portant, écrite au feutre bleu, la mention de mon nom, léguée par mon dentiste ; une tirelire-cercueil en carton dont surgit un vampire lorsqu'on introduit une pièce ; une autre tirelire en forme de citrouille d'Haloween dont surgit une tête de mort... La liste n'est évidemment pas exhaustive. Poursuivre l'énumération serait fastidieux, pour moi comme pour le lecteur. D'ailleurs, nombre d'objets, oubliés depuis des mois, dissimulés par des piles de dossiers ou tombés derrière un meuble, échappent sans doute à mon regard... Mais l'important n'est pas là : bien que la valeur marchande de ces bizarreries soit, j'en suis conscient, des plus réduites, pourrais-je vivre sans elles ? | ![]() |
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| Sans doute. Pourtant, elles constituent, avec les rayonnages remplis de livres, le terreau, non pas nécessaire, mais propice à mon travail d'écriture. Année après année, au gré des voyages et des rencontres, de mon humeur aussi, elles se sont posées là j'aime croire que je n'y suis pour rien discrètes strates ou vagues enveloppantes, à la thématique instable.
Julia Kristeva :"Je dis que la valeur de ces étranges objets que quelques-uns s'amusent à collectionner réside en ceci qu'ils annoncent une pas si bonne nouvelle : un cataclysme a eu lieu, l'individu a volé en éclats, chaos et néant. [...] toujours, l'artiste moderne habite l'insoutenable frontière entre le propre et l'impropre, l'excès de vide et l'excès de compression, l'extrême dilatation et l'extrême condensation du sens qui différemment l'annulent. [...] [Cet art] explore [...] une humanité pulvérisée qui s'obstine à former les intensités de ses fragmentations." L'atelier-cabinet est, outre son lieu de travail, une réserve de formes pour l'artiste, extraites du monde archétypal, jadis fidèlement copiées, souvent malmenées depuis l'art moderne. Collections très particulières Les premiers objets collectés en Normandie, lorsque j'étais enfant ("trésors" aujourd'hui perdus, car hélas méprisés ensuite par l'adolescent...), dans le jardin de mes parents : une pièce de monnaie datant de l'époque de Napoléon Ier (tombée de la poche d'un paysan qui cultivait son champ à cet endroit ?) et de nombreux éclats d'obus datant des bombardements alliés de juin 1944. Lors de la découverte de la pièce, j'ai pour la première fois connu ce vertige que l'on éprouve souvent face aux vestiges d'un passé plus ou moins lointain. Le trouble causé par l'apparition de ces objets dans le sol familier du présent m'a longtemps fait croire que je deviendrais un jour archéologue ou historien... Ne sommes-nous pas tous au centre d'un minuscule musée sentimental? Dans ce microcosme, chaque objet fétiche nous reliant à une personne aimée ou souvenir de voyage semble valider et ponctuer, tel un point d'exclamation, l'image que nous aimerions donner aux autres et à nous-mêmes, consciemment ou non, d'une existence plus fantasmatique que réellement vécue (et si finalement c'était la même chose ?). Ce musée nous relie aussi étroitement au monde, dans la mesure où la singularité de chaque fragment renvoie à une totalité. |
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Daniel Spoerri a bien décrit la fonction - et les limites - d'une telle collection : "[Les] "musées sentimentaux " consacrés aux objets [...] nous séduisent non par leur valeur historique ou leur qualité mais pour l'émotion que nous y investissons ou qui s'en dégage. Ce critère s'applique non seulement aux reliques mais aussi aux fétiches qui rayonnent de leur force magique comme des batteries chargées de guérir ou de nuire." La description proposée par les Frères Goncourt, eux-mêmes collectionneurs, de l'un de ces musées, obéissant à une logique accumulative et privilégiant l'hétérogénéité : "Toute la boiserie est couverte - attachés à des clous - de paires de ciseaux, d'une petite lanterne d'huissier du XVIe siècle, de vieux supports en fer-blanc, d'abat-jour, de vieilles pipes hors de service, d'un miroir à se faire la barbe, d'un casse-tête, de poignards, de seringues à injection pour les oreilles. Tout l'entour de la glace est fait de lettres-franches glissées, qui montrent sur leur champ bleu la tête de Napoléon III." Le contraire selon eux d'une véritable collection, qui devrait être ce "lieu favorable aux jouissances infinies d'un il vagabond et d'un désir flâneur." |
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Et Daniel Spoerri toujours, un siècle et demi plus tard, à propos de celle de Mama W. : "A l'intérieur [du coffret en bois marqueté] se trouvait un bric-à-brac de petits objets datant des années 1870 : cailloux, lambeaux d'étoffe, éclats de verre... Tout était méticuleusement étiqueté. Une balle de fusil avait été trouvée sur le champ de bataille de Waterloo, un débris de verre avait été découvert lors de la fouille d'une sépulture romaine, une plume avait servi à signer un traité de paix, un fragment de bois provenait du mât d'un navire qui avait hissé ses voiles pour la première ou la dernière fois je ne sais où." Taxinomie |
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Volontiers hétéroclite, la collection sentimentale se subdivise parfois en catégories elle tente alors de se rapprocher de la rigueur de la collection scientifique. C'est un condensé de l'univers affectif et fantasmatique de son possesseur. Le goût de la singularité, critère important, est un héritage des cabinets curiosités des XVIe et XVIIe s. Chaque objet possédé ne doit être ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre... Fétiches Tout photographe n'est-il pas un collectionneur? L'objet "collectionné" est parfois une partie du corps. Ce n'est parfois qu'un morceau de vêtement ou le souvenir de celui-ci : "Le fétichisme religieux consiste dans l'adoration d'un objet matériel auquel le fétichiste attribue un pouvoir mystérieux ; c'est ce qu'indique l'étymologie du mot fétiche ; il dérive du portugais fetisso, qui signifie chose enchantée, chose fée, comme l'on disait en vieux français ; fetisso provient lui-même de fatum, destin." Les premières images prises par L. M. dans la rue étaient des femmes portant des bottes. Une collection fétichiste réunie dans un album devenu plus en plus épais avec les années... Et comme dans toute collection, sa logique accumulative devait achopper sur ce paradoxe : lui qui croyait posséder toutes ces chaussures (et ces femmes ?), n'en possédait finalement aucune! Restait malgré tout cette manie qui fut à l'origine de sa vocation de photographe, déclencher l'appareil à l'insu de la personne, accumuler le plus possible d'images puis associer et compter les fragments collectés... |
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| Légende d'une sculpture de Rosemarie Trockel : "Il n'est pas d'être plus malheureux sous le soleil qu'un fétichiste qui désire ardemment une chaussure de femme et doit se contenter de la femme tout entière." "[...] certaines personnes éprouvent une gêne à utiliser une création toute neuve, par exemple des habits neufs ("Une clé neuve tourne mal"), ce qui ne s'explique pas seulement par des résistances d'ordre pratique, mais aussi, et tout particulièrement, par un malaise esthétique." constate Aloïs Riegl. Daniel Spoerri encore : "Tenir entre ses mains une vraie balle du champ de bataille de Waterloo vous fait ressentir le combat autrement que ne le ferait une simple lecture. Pour moi-même, la plus forte impression que j'ai ressentie à Waterloo fut la vue de la tombe de la jambe gauche d'un officier anglais, qui bien plus tard, fut enterré dans sa patrie loin de son membre inférieur." Autre objet appartenant à mon musée sentimental : un bras en cire, substitut à la fois naïf et réaliste d'un bras réel, dont le coude ressemble fortement à un genou, acheté l'an dernier à Porto. Dans la boutique d'articles religieux, d'autres articles fondus dans la même matière celle des bougies votives qui se consumant matérialisent la prière étaient disponibles, comme ce chat miniature et cette voiture, ou encore ce cur permettant de lutter indifféremment contre les problèmes cardiaques et les chagrins d'amour. Magie blanche, si courante encore aujourd'hui en Normandie : lorsque j'étais adolescent, ma mère avait disposé dans chaque armoire de l'appartement des tubes de médicaments (qui avaient contenu des calmants!) remplis de sel béni. Un jour, j'ai décidé de remplacer le sel par du poivre, afin de modifier l'"assaisonnement." Le fétiche est aussi, avant tout, un moyen de lutter contre le temps qui efface les souvenirs. Collecter des instants de bonheur fugitifs dont notre mémoire sélective, et les caprices de notre inconscient, risquent de nous dessaisir... Le jeune Jacques-Henri Lartigue écrit dans son journal, en 1900 (il n'a que 6 ans) : "Un petit bout de papier, avec un signe mystérieux. Si je le cache dans la fente du parquet, il restera là. Toujours à l'abri. Et quand je le retrouverai, je pourrai me rappeler aujourd'hui. Aujourd'hui, "La Chose est là. Je la connais. Elle le connaît. Elle m'aime, comme tout ce qui existe autour de moi. Les grandes personnes ne s'intéressent plus à "La Chose". Elles ne la connaissent plus, ne savent peut-être plus qu'Elle existe. Car "La Chose" ne peut se loger dans une mémoire. Mais moi, devenu grande personne, je retrouverai mon papier, je saurai que "La Chose" était là, qu'Elle existait près de moi. Peut-être à mon tour ne saurai-je plus ce que c'était, "La Chose". Mais savoir qu'Elle existait, ce sera déjà "quelque chose" (un tout petit morceau de "La Chose"). Jeux d'enfants ou la compulsion de répétition Huitième fragment (collection bibliographique) : |
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Julia Kristeva, "Les Célibataires de l'art", in Passions privées, collections particulières d'art moderne et contemporain en France, Paris-Musées / Editions des musées de la Ville de Paris, 1995, p. 79.
Daniel Spoerri, La Collection de Mama W., Château d'Oiron, 1993, p. 3.
Edmond et Jules de Goncourt, Journal, 26 septembre 1858.
Jacqueline Lichtenstein, "Préliminaires à toute collection, Les Goncourt ou le portrait du collectionneur-artiste", in Passions privées, collections particulières d'art moderne et contemporain en France, Paris-Musées / Editions des musées de la Ville de Paris, 1995, p. 25.
Daniel Spoerri, op. cit., p. 3.
Bernard Lamarche-Vadel, Comment jouer enfermement, Paris, Christian Bourgois Editeur, 1998, p. 11.
Alfred Binet, Le fétichisme dans l'amour, Petite Bibliothèque Payot, p. 30.
Aloïs Riegl, Le culte moderne des monuments, Son essence et sa genèse, première édition en 1903, Paris, Editions du Seuil, 1984, pour l'édition française, trad. de Daniel Wieczorek, p. 101.
Daniel Spoerri, op. cit., p. 5.
Jacques-Henri Lartigue, Mémoires sans mémoire, Paris, Robert Laffont, 1975, p. 23.
Italo Calvino, Collection de sable, p. 13.