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Comment j'écris
J'écris par période, par crise. Je n'ai pas remarqué
si ces crises se reproduisaient à intervalles réguliers ou
selon un calendrier précis. Il me semble qu'il n'y a ni lunaison,
ni saison propices pour ces crises.
Toujours est-il qu'elles se déroulent quand je suis fixé, immobile-en-un-lieu, jamais au cours de mes voyages, jamais à la fin d'une rencontre, jamais quand je suis en activité...
Pour que je passe à l'oeuvre, il faut que je sois désoeuvré.
Alors le rite peut commencer: Je vis rigoureusement seul et plus encore en temps
de crise. Je me réveille tôt, très tôt, je regarde
le ciel, je croque un fruit de préférence un melon vert ou
un agrume amer, je fais passer mon café noir, un grand bol, du pain
grillé et du beurre, un ou deux canistrellis aux amandes amères
quand j'en trouve et je commence à réfléchir à ce que je pourrais écrire et qui m'a occupé déjà depuis quelques mois voire quelques années, j'ai l'oeil sans doute vague et le geste très certainement lent. Et je m'installe dans cette semi-torpeur...
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| Combien de minutes s'écoulent ?
C'est après, après seulement, que je prends tout mon temps pour pisser et chier un polar ou une B.D. déjà lus entre les mains
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Passage au rituel de la salle de bains:
1/ la barbe
2/ les dents
3/ la douche:
a/ les cheveux
b/ le corps en vrac
c/ les aisselles un peu mieux
d/ les pieds un peu plus
e/ le cul avec égard
V le gland avec application
savon de Marseille, lavande, friction avec une serviette éponge rêche.
(à la montagne, je me.laisse pousser la barbe et quelle que soit la saison, vais me laver au torrent.)
Puis je sors, dehors c'est la rue ou la montagne, les collines, la mer. Si c'est hors la ville, je respire comme respirent les sportifs (!), je fais de l'exercice physique surtout des abdominaux et fais travailler les muscles des épaules et du thorax, je m'assoie et j'y pense à nouveau à ce que je pourrais écrire
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(àCQJPé): acqjipé, agrippé. Il
m'arrive de noter un mot, une expression, un croquis. Si c'est dans la ville,
j'entre dans un café pour une bière, un Campari ou un J.B.;
je regarde: je ne vois rien, j'écoute: je n'entends rien.
Hors ou dans la ville je marche des heures, à la montagne je vais
vers la source pour m'y baigner, si je ne suis pas loin de la mer j'y plonge,
sinon je rentre où je vis (de préférence un espace petit)
et prends une nouvelle douche.
àCQJiPé: agrippé.
C'est l'heure de préparer mon déjeuner: salade, charcuterie,
quelquefois grillade, un bout de fromage, un fruit. àCQJiPé:
agrippé somnolence ou àCQJiPé ?
Après un petit café retour à l'exercice physique: promenade,
exercices respiratoires, surveillance des douleurs et des courbatures,
réfléchir, penser, songer, imaginer, écrire dans sa
tête, raturer dans sa tête et toujours comme le refrain permanent
de ce déroulement mental, une agression dans cette réflexion:
"Pourquoi ? Mais pourquoi j'écris ?"
Et pourquoi ont-ils écrit ? Et pourquoi écrivent-ils ?
J'ai renoncé à presque tout non pas pour écrire mais
pour pouvoir écrire et c'est utile à quoi ? à qui ?
peut-être même pas à moi!
Retour à l'endroit où je vis.
Torpeur, nonchalance, désÏuvrement, faire 1 000 choses pour ne
pas passer à l'écriture: vaisselle, ménage, petits travaux
manuels, feuilleter, colorier, regarder dans le vague, passer l'aspirateur,
encaustiquer, dépoussiérer, &c.
àcqjipé: AGRiPPé
Je range ce que j'ai déjà rangé plusieurs fois et je
vérifie une fois encore que tous ces gestes sont aussi de l'écriture
mais à l'inverse de l'autre: celle qui va dans les livres, c'est une
écriture égo~ste, une écriture qui m'est
réservée, qui ne peut appara~tre, une écriture qui ne
"sort" pas. Ces atermoiements, ces évitements sont l'écriture
réservée exclusivement à "Je".
Ce qui "sort" de cette réserve: cette calligraphie, cette dactylographie,
ces traces sont les trahisons de ce que je n'ai pas écrit sur le bol
rincé, le bougeoir astiqué, le filtre humide, les talons
savonnés, la poussière soulevée, la mousse de la
bière, &c.
Assister à la nuit qui vient, qui arrive tout doucement, l'attendre.
Préparer le repas du soir, peu différent de celui du matin,
regarder une fois encore
pour ne rien voir : le ciel ou le mur d'en face?
Rester dans àCQJiPé
Rester dans àCQJiPé
Puis passr à l'acte.
La nuit est tombée depuis longtemps,
l'acte peut durer un brin de nuit
et la crise peut durer 24 heures ou plusieurs jours
et le résultat peut rejoindre, direct, au petit matin le sac poubelle. |
Images et textes tirées de :
DOC(K)S 1976 - 1996
Editions Akenaton NèPE
Julien
Blaine
et
Allen Ginsberg
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